10 ½ ou l’enfance désenchantée

Il y a parfois des visites guidées qui sortent des sentiers battus… L’autre jour, j’étais en voiture dans les rues de Montréal avec un couple d’amis québécois. Pas d’historiques sur les monuments de la ville, pas d’anecdotes sur les dates clés de la métropole, pas de détails sur les personnages légendaires de son passé mais un regard sans poudre aux yeux que n’aperçoivent jamais les touristes. « Ici, c’est un quartier de BS », m’annonce l’un de mes amis. Je regarde par la vitre: quelques façades d’immeubles décrépies, nulle trace de boutiques de fringues à la mode mais des friperies, aucun restaurant du dernier chic mais des dépanneurs. Rien ne me choque mais l’atmosphère est quand même différente du plateau Mont-Royal où j’habite et qui est considéré comme une zone « bobo ». Où suis-je donc? « A Hochelaga-Maisonneuve, dans un quartier de BS, ce sont les gens qui vivent du bien être social, des chômeurs en fait », me répond le conducteur comme si je débarquais d’une autre planète. Car au Québec, l’expression fait désormais partie du langage courant, au même titre que celle de RMIste en France

Dans l’imaginaire collectif, le BS a même un portrait robot: il passe sa journée à boire des bières Molson, il utilise l’argent de l’aide sociale pour s’acheter des clopes ou de la drogue, il ne cherche pas de boulot et son appartement est d’un dégoût sans nom. Les Québécois aiment se moquer de cette couche de la population et utilisent souvent les BS pour des personnages hauts en couleur à la télévision ou au cinéma. Le réalisateur Daniel Grou a choisi aussi de s’intéresser à ce milieu mais d’une manière bien plus dramatique.

Son deuxième long métrage intitulé 10 ½ est une plongée très crue dans l’univers des services sociaux. L’histoire de Tommy qui est placé dans un centre pour jeunes difficiles à la suite d’une agression sexuelle dont il a été l’auteur. Particulièrement incontrôlable, le garçon est victime de crises et échappe complètement à l’autorité des éducateurs. Insultes, coups, fugues, crachats, rien n’est censuré. Abandonné par un père alcoolique et une mère atteinte de troubles mentaux, Tommy (incroyable incarné par le jeune acteur, Robert Naylor) n’a aucun repère. Loin de stigmatiser et de montrer du doigt, ces fameux BS et leurs difficultés, ce film essaye de comprendre pourquoi un enfant ne réussit à s’exprimer que par la violence. D’une froideur et d’une brutalité extrême, 10 ½ dérange mais pose la bonne question. Est-il encore possible de sauver un gamin que tout le monde a déjà condamné?

A propos Stéphanie Trouillard

Globe-trotteuse, journaliste, photographe et amoureuse du monde, je mène ma vie à la manière d'Henri Cartier-Bresson. Il n'a pas voyagé, il a juste vécu à l'étranger sans se demander quand il rentrerait. Après un an à Stockholm en Suède, puis deux ans à Tanger au Maroc, mes pas me guident aujourd'hui vers le Québec et Montréal. En photos ou en quelques mots, voici mes impressions et mon regard sur cette ville.
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