Russian Lessons: la vérité à la mode russe

Il y avait un grand absent lors de la projection de Russian Lessons. C’était pourtant bien marqué sur le programme: « en présence de l’équipe du film ». Mais pas de traces dans la salle du réalisateur russe, Andrei Nekrasov. Un membre de l’organisation des Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal s’empare alors d’un micro et fait cet annonce: « Il n’a pas pu venir, il a été arrêté il y a une semaine ». Pas plus de détails et sur Internet, très rares sont les sites qui font mention de cette mystérieuse détention. Mais ce n’est malheureusement pas la première pour ce cinéaste reconnu. Esprit libre dans une Russie qui ne l’est pas, il dénonce depuis plusieurs années le régime de Vladimir Poutine. Proche ami d’Alexandre Litvinenko, l’ex agent du KGB assassiné à Londres, il a ainsi réalisé en 2007 un documentaire sur l’empoisonnement de l’espion russe et sur les dessous des services secrets. Un an plus tard, Andrei Nekrasov s’attaque à une autre page sombre de la politique russe: le récent conflit avec la Géorgie.

Dans la nuit du 7 au 8 août 2008, après plusieurs jours d’accrochages frontaliers entre armée régulière géorgienne et séparatistes ossètes, la Géorgie donne l’assaut en Ossétie du Sud. Quelques heures plus tard, la réponse russe ne se fait pas attendre. Se fondant sur le fait que la grande majorité des Ossètes du Sud ont un passeport de la Fédération de Russie, le président, Dmitri Medvedev, ordonne à ses troupes d’intervenir afin de protéger la population de l’Ossétie du Sud et de contraindre la Géorgie à la paix. Dix jours de combats plus tard, le bilan est selon les sources compris entre 2000 et 200 morts et plus de 158 600 personnes déplacées. Je me souviens bien de ces journées du mois d’août 2008. Je venais juste d’arriver à Medi1Sat, et pour la première fois, je traitais quotidiennement un conflit majeur.

Toutes les heures, nous recevions de nouvelles images des chars russes et des camps de réfugiés ossètes et géorgiens. Toutes les heures, de nouvelles dépêches s’affichaient sur nos écrans et reprenaient les arguments des deux partis. Pour les Géorgiens, Tbilissi n’a fait que répondre aux différentes provocations des séparatistes d’Ossétie du Sud qui ont considérablement fait monter la tension dans la région au cours des mois précédents. Pour les Russes, Moscou n’a fait que répondre à une agression de la Géorgie contre les Ossètes qu’ils considèrent comme leurs citoyens puisqu’ils se sont presque tous vus attribuer la nationalité russe. À des milliers de kilomètres du Caucase, impossible de saisir réellement qui a tort et qui a raison. Je n’étais pas dans les ruines fumantes de Tskhinvali ou dans un camp humanitaire de Gori.

Andrei Nekrasov, lui, a cherché à aller au plus près de la vérité. Quelques jours après le début des hostilités, il décide avec sa femme, la réalisatrice Olga Konskaya (décédée en 2009 d’un cancer), de se rendre sur place. Andrei a pour objectif de passer la ligne de front côté géorgien et Olga, côté russe. Armés de leur caméra, les deux cinéastes russes reprennent jour après jour le fil des événements. Sur la route, ils découvrent que les Russes n’ont pas réagi subitement à l’agression géorgienne mais qu’au contraire, les tanks étaient en place depuis fin juillet à la frontière. Andrei et Olga décortiquent également les médias de leur pays et la propagande au service du Kremlin. Sur les chaînes de télévisions moscovites, des images montrent des Ossètes blessés ou tués par les Géorgiens alors qu’en réalité ce sont des Géorgiens victimes des Russes. Face à ces mensonges, le reste de l’Europe reste silencieux. Le documentaire, nous présente même Angela Merkel en pleine conférence de presse qui fait tout pour éviter de répondre aux questions embarrassantes d’Andrei Nekrassov. La Chancelière allemande ne veut accuser personne et surtout pas contrarier son puissant allié russe.

Ce silence international n’est pourtant pas nouveau. Depuis la chute de l’URSS, le reste du monde a fermé les yeux sur l’écrasement par les Russes des tentatives d’indépendance. En s’intéressant au conflit de 2008, Andrei Nekrasov et Olga Konskaya ont aussi remonté le cours de l’histoire. La machine à broyer de Moscou a aussi été très performante en Tchétchénie et en Abkhazie. En 2004, à Beslan, les Russes ont réussi à rejeter la faute sur les terroristes, alors que c’est l’armée qui a mis le feu au gymnase où étaient retenus en otage des élèves, des parents et des instituteurs de l’école par des séparatistes. Bilan officiel: 344 morts dont 186 enfants. En 1992, Moscou a soutenu l’indépendance en Abkhazie tout en massacrant et torturant les habitants géorgiens de la région. Des faits atroces et qui sont ignorés par la grande majorité de la population. Pour les deux réalisateurs, ce n’est même pas la violence de leur pays qui est finalement le plus horrible. Mais la tragédie russe réside selon eux, dans le cynisme de ses dirigeants.

A propos Stéphanie Trouillard

Globe-trotteuse, journaliste, photographe et amoureuse du monde, je mène ma vie à la manière d'Henri Cartier-Bresson. Il n'a pas voyagé, il a juste vécu à l'étranger sans se demander quand il rentrerait. Après un an à Stockholm en Suède, puis deux ans à Tanger au Maroc, mes pas me guident aujourd'hui vers le Québec et Montréal. En photos ou en quelques mots, voici mes impressions et mon regard sur cette ville.
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