Mafia connection à Montréal

L’église de Notre-Dame-de-la-Défense est située dans le quartier de la Petite Italie à Montréal. Construite en 1919, elle est surtout connue pour abriter une fresque inattendue représentant Benito Mussolini, fièrement monté sur un cheval et entouré de plusieurs militaires et de membres de l’Académie italienne. Une peinture murale qui avait été commandée avant la Seconde Guerre Mondiale pour commémorer les accords du Latran du 11 février 1929, selon lesquels l’Église avait obtenu la pleine souveraineté sur l’État de la Cité du Vatican. Mais au cours des dernières semaines, l’église a fait parler d’elle pour des raisons moins picturales et historiques. Le 15 novembre, c’est dans la Chiesa della Madonna della Difesa que les funérailles du parrain de la mafia locale, Nicolo Rizzuto, ont été célébrées:

Un défilé de limousines noires, des hommes de main très baraqués, d’importants renforts policiers, on se croirait presque sur le tournage du 4ème épisode de The Godfather. Mais à Montréal, pas de cinéma ni d’armes en plastiques. Le scénario est bien réel. Le patriarche, âgé de 86 ans, a été abattu par un tireur embusqué alors qu’il se trouvait dans sa luxueuse maison du quartier de Cartierville. Un an après l’assassinat de son petit-fils, Nick Rizutto Jr., son meurtre ébranle encore un peu plus le clan sicilien. La famille a pourtant outrageusement dominé dans les années 80 le monde de la pègre montréalaise. Les Rizutto ont eu un rôle-clé dans l’importation, l’exportation et la distribution de stupéfiants (marijuana, cocaïne, héroïne) au Canada et dans toute l’Amérique du Nord, le blanchiment de centaines de millions de dollars, les jeux illégaux, la fraude, et les extorsions de fonds.

Nicolo Rizzuto a vu le jour le 18 février 1924 à Cattolica Eraclea, dans l’ouest de la Sicile. Son père, Vito est parti tenter sa chance en Amérique où il est mort en 1933 dans des circonstances plutôt troubles. Son corps a été retrouvé dans une carrière de l’État de New York. Il aurait été abattu alors qu’il venait de recevoir son salaire pour avoir mis le feu à un bâtiment. Suivant la droite ligne familiale, Nicolo a lui aussi commencé à s’illustrer très vite comme voyou. À l’âge de 21 ans, il scelle même son destin criminel en épousant Libertina Manno, fille du chef du clan mafieux sicilien de Cattolica Eraclea. Avec ses deux enfants, le couple décide d’immigrer au Canada en 1954 et s’installe à Montréal qui était alors surnommée « la capitale du vice ». Nick intègre alors les rangs de la mafia en tant qu’associé du clan Cotroni, qui contrôlait le trafic de la drogue à Montréal dans les années 1970, pour le compte de la famille Bonanno de New York.

Très ambitieux, il a pour objectif de devenir le numéro un montréalais. Pour y parvenir, il aurait apparemment participé, en 1978, au meurtre de Paolo Violi, un bras droit des Bonanno, qui avait été nommé patron de la mafia montréalaise par Vic Cotroni. Cet événement marque le début du changement de clan à la tête de la pègre locale, passant d’une famille calabraise (clan Cotroni) à une famille sicilienne (clan Rizzuto). La police l’a toujours soupçonné de ce meurtre, mais aux moments des faits, il était au Venezuela, un alibi parfait.

Sans concurrents, Nick Rizzuto a ainsi régné sur la mafia montréalaise pendant des années, sans jamais être emprisonné ni accusé de quoi que ce soit, sauf une fois, pour conduite sous emprise de l’alcool. Mais lors d’un autre séjour au Venezuela en 1988, il se fait arrêter avec autour de la taille, une ceinture bourrée de cocaïne. Il passe alors cinq ans en prison. Ce n’est finalement qu’en 2006, qu’il est inquiété par la justice canadienne. Le vieux Nick est alors appréhendé avec plus de 70 membres et sympathisants de la mafia. En 2008, il plaide coupable à deux chefs d’accusation: possession et recel de produits de la criminalité pour les bénéfices d’une organisation criminelle. Il est condamné à quatre ans de détention, mais grâce aux deux années qu’il vient de passer en détention provisoire, il est libéré sur-le-champ.

Son fils, Vito Rizzuto, n’a pas réussi par contre à échapper à la machine judiciaire. L’héritier du clan, a été extradé vers les Etats-Unis en 2006 et condamné à 10 années de pénitencier pour trois meurtres commis pour le compte de la famille Bonanno, à New York, en 1981. Derrière les barreaux, il n’a pas pu assister aux funérailles de son fils, assassiné l’année dernière, ni à celle de son père, tué il y a quelques semaines. Lorsqu’il retournera à Montréal, une fois sa peine purgée, Vito retrouvera son clan décimé et à terre.

Cette histoire de famille bien sanglante et bien plus trépidante que n’importe quel long métrage hollywoodien, a été retracée dans un livre par deux journalistes du quotidien La Presse, André Cédilot et André Noël. Mafia Inc. Grandeur et misère du clan sicilien au Québec reprend les grandes dates du clan sicilien, mais met aussi en garde la population contre l’infiltration croissante de la mafia dans l’économie licite du Québec. Selon les auteurs, au moins 600 commerçants de l’est de Montréal payent une taxe obligatoire (pizzo) à la mafia montréalaise. Lors du Salon du Livre de Montréal, j’ai pu discuter brièvement avec ces deux journalistes québécois et ils m’ont demandé de faire passer ce message à mes collègues français: « la mafia est partout et il ne faut jamais la sous-estimer ».

A propos Stéphanie Trouillard

Globe-trotteuse, journaliste, photographe et amoureuse du monde, je mène ma vie à la manière d'Henri Cartier-Bresson. Il n'a pas voyagé, il a juste vécu à l'étranger sans se demander quand il rentrerait. Après un an à Stockholm en Suède, puis deux ans à Tanger au Maroc, mes pas me guident aujourd'hui vers le Québec et Montréal. En photos ou en quelques mots, voici mes impressions et mon regard sur cette ville.
Cet article a été publié dans Communautés, Histoire, Religion. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Mafia connection à Montréal

  1. Ping : Tweets that mention Mafia connection à Montréal | Canada Eye -- Topsy.com

  2. Catherine dit :

    Et oui! La Sicile, New York et Montréal, même combat!

  3. Ping : Gaz de schiste: Wo! ou l’inquiétude des artistes québécois | Canada Eye

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s