Comment j’ai papoté avec Ingrid Betancourt

Je me souviens très bien de cette journée du 2 juillet 2008. Les flashs non-stop à la télévision qui annoncent la libération d’Ingrid Betancourt, les images de la joie de l’ancienne otage lorsqu’elle apprend dans un hélicoptère que son calvaire aux mains des FARC est terminé et les retrouvailles avec sa mère à sa descente d’avion. Devant mon écran, je n’ai pas pu m’empêcher d’être émue. Il faut dire que pendant six ans et demi, nous avons suivi comme un feuilleton les rares nouvelles venues de la jungle. Pendant mes études à l’École Supérieure de Journalisme de Lille, l’enlèvement d’Ingrid Betancourt faisait même partie de nos sujets fétiches: des reportages sur les manifestations de soutien à la franco-colombienne, des bulletins sur la tentative de libération manquée par l’Élysée, ou des réactions sur une vidéo où l’otage apparaissait très affaiblie. En France, l’ancienne sénatrice était devenue une héroïne des temps modernes.

Mais cette admiration s’est étrangement transformée très vite en un flot de critiques. Ses co-otages et notamment sa directrice de campagne et amie, Clara Rojas, ont égratigné l’image parfaite de la politicienne. Dans des entrevues ou dans des livres, ils ont dressé un portrait peu flatteur d’Ingrid Betancourt en mettant en avant, son égoïsme, son orgueil et son arrogance. Sa demande auprès du gouvernement colombien, de 6,6 millions de dollars de dommages-intérêts à titre de compensation pour les traumatismes et les pertes de revenus dus à sa période de captivité, a également scandalisé l’opinion publique. C’est donc avec un sentiment plutôt mitigé, que je me suis rendue à la séance de dédicace organisée par une librairie montréalaise à l’occasion de la sortie de son autobiographie intitulée Même le silence a une fin.

Malgré sa baisse de popularité, les Québécois étaient nombreux à faire la queue pour espérer obtenir une signature. Assise à une table, Ingrid Betancourt semble comme submergée par l’émotion. Elle n’hésite pas à attraper les mains de ses lecteurs et à les remercier pour leur soutien et leur présence. Sentiment sincère ou démonstration surjouée, elle a en tout cas les larmes aux yeux. Lorsque mon tour arrive enfin après une heure d’attente, l’ex-otage me regarde intensément et me demande avec un grand sourire à qui elle doit offrir la dédicace. Je lui explique qu’elle est pour ma mère qui a suivi avec attention sa détention. «Avec l’amour de sa fille Stéphanie et toute ma gratitude pour ses pensées durant les années de silence», inscrit alors Ingrid Betancourt sur la première page de son récit. Après avoir tant lu d’articles et vu tant de reportages sur la politicienne, je ne sais finalement toujours pas quoi penser d’elle. Mais l’espace de quelques minutes, je l’ai senti moins glacial et robotique que son image médiatique. Quoiqu’on en dise, cette femme a passé six années et demi de sa vie dans la jungle, prisonnière de guérilleros. Une expérience traumatisante qui mérite le respect.

A propos Stéphanie Trouillard

Globe-trotteuse, journaliste, photographe et amoureuse du monde, je mène ma vie à la manière d'Henri Cartier-Bresson. Il n'a pas voyagé, il a juste vécu à l'étranger sans se demander quand il rentrerait. Après un an à Stockholm en Suède, puis deux ans à Tanger au Maroc, mes pas me guident aujourd'hui vers le Québec et Montréal. En photos ou en quelques mots, voici mes impressions et mon regard sur cette ville.
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