Une couple de Québécois chez les Inuits

Les concerts ne sont pas seulement une bonne occasion de découvrir des artistes, mais ils sont aussi le théâtre de belles rencontres. C’est par un pur hasard, que je me suis assise à la table de Julie et de Éric lors du spectacle d’Elisapie Isaac au Cabaret du Mile End. Le couple, qui s’est placé juste devant la scène, ne veut rien manquer de la prestation de la chanteuse inuit. Les deux Québécois et l’artiste ont en effet beaucoup en commun. «Nous habitons dans le Nunavik, à Kuujjuaq, une ville située tout près du village d’enfance d’Elisapie», m’explique Julie. Depuis quatre ans, ces trentenaires se sont installés dans le Grand Nord, à environ 1500 km de Montréal. «Nous sommes en vacances en ce moment, nous ne rentrons que deux à trois fois par an pour voir notre famille». C’est elle qui a décidé de les embarquer dans ce grand dépaysement après avoir reçu une offre d’emploi pour travailler comme comptable pour le Gouvernement canadien. Ancien guide de chasse et amoureux fou de la nature, Éric l’a tout naturellement suivi: «Il y a de grandes espaces. Nous avons des chiens de traîneaux. Nous faisons beaucoup de randonnées». Depuis, il a lui aussi trouvé un travail. Il s’occupe de la poste de Kuujjuaq. «Cela me permet de connaître tous les potins du village», me dit-il en rigolant.

Pas facile pourtant de s’intégrer dans cette petite ville de 2000 habitants, peuplés à plus de 80% par des Inuits. «Ils sont méfiants. Ils ne veulent pas non plus trop s’attacher aux nouveaux arrivants car beaucoup sont seulement de passage et repartent une fois leur contrat terminé». Mais avec leur bonne volonté et surtout leur grand capital sympathie, les deux amoureux ont réussi à faire petit à petit partie de la communauté. C’est d’ailleurs au milieu d’elle, que grandit Charlie, leur petit garçon âgé de 10 mois. «Pour l’instant, c’est très bien pour lui, mais pour ses futures études, je ne sais pas si nous resterons ici. À l’école, les élèves doivent apprendre obligatoirement la langue locale, l’inuktitut, mais je préférerais qu’il travaille plutôt son français», se questionne un peu Julie.

Autre source de préoccupation dans le Grand Nord, la rudesse de la vie et les difficultés que rencontrent tout spécialement les autochtones. Le chômage y est particulièrement fort (22,2% pour les Inuits contre 7,1 % pour les non-autochtones selon les chiffres officiels), alors que le coût de la vie est très élevé en raison de l’importation de la plupart des produits. Fléau tout aussi important, l’alcoolisme qui fait ravage dans la population. «Pour éviter les problèmes, ils ne vendent même pas d’alcool dans les supermarchés», me précise le couple. La région est également très isolée. Il n’existe aucune route qui relie le Nunavik au monde extérieur. Le seul moyen de transport reste l’avion. «Mais le billet coûte plus de 2000 dollars! Heureusement, j’ai le droit à quelques vols gratuits chaque année grâce à mon travail», ajoute Julie.

Les deux Québécois doivent aussi affronter le climat extrême. Alors que les températures des mois les plus froids de l’hiver, soit janvier et février, oscillent autour de -28 °C, les températures moyennes annuelles varient entre -5 et -10 °C. «Ce n’est pas un problème. Nous le vivons bien», me répond pourtant Éric. «Ce qui est plus anormal c’est de voir que la neige arrive de plus en plus tard. Il n’y en a pas en ce moment, alors que d’habitude cela commence aux alentours d’Halloween.» Le réchauffement climatique entraîne aussi d’autres transformations. «Il ouvre de nouvelles voies maritimes car les passages ne sont plus pris par les glaces». Résultat, le Nord est un territoire de plus en plus accessible et convoité. «Avant, on en entendait jamais parler. Mais maintenant, le Gouvernement s’y intéresse beaucoup avec toutes les ressources qu’il contient». Le Nunavik est en effet riche en dépôts de nickel et de cuivre. Les autorités réfléchissent donc à l’exploitation de nouvelles mines. Mais pour Julie et Éric, le véritable trésor de leur terre d’adoption est bien ailleurs. C’est en regardant autour d’eux l’immensité des paysages et en observant dans le ciel les aurores boréales, qu’ils se rendent compte de leur chance: «Nous n’avons aucun regret, c’est quand on est jeune qu’il faut tenter ce genre d’aventure!».

A propos Stéphanie Trouillard

Globe-trotteuse, journaliste, photographe et amoureuse du monde, je mène ma vie à la manière d'Henri Cartier-Bresson. Il n'a pas voyagé, il a juste vécu à l'étranger sans se demander quand il rentrerait. Après un an à Stockholm en Suède, puis deux ans à Tanger au Maroc, mes pas me guident aujourd'hui vers le Québec et Montréal. En photos ou en quelques mots, voici mes impressions et mon regard sur cette ville.
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7 commentaires pour Une couple de Québécois chez les Inuits

  1. Fabrice dit :

    La nature doit êtres grandiose dans ce grand nord…

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  3. katherine dit :

    Merci pour ce petit récit.. j’aimerais aussi découvrir le Grand Nord. Beaucoup ne se rendent pas compte que les Inuits font partie de notre province, même s’ils habitent loin.
    Continuez à publier🙂, c’est toujours fascinant de lire les aventures des gens qui n’ont pas peur de l’inconnu.

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